Pour le mieux-être de nos enfants, sommes-nous prêts à nous remettre en question ?
Rédaction

Depuis presque 20 ans, Chantale Proulx évolue dans le milieu de la psychologie. Après avoir été psychologue en pratique privée, elle enseigne au cégep et à l'Université de Sherbrooke. Et surtout, elle consacre son temps à l'écriture. En 2005, elle a publié un livre sur la maternité psychique, qui s'intitulait Filles de Déméter : le pouvoir initiatique de la maternité. Aujourd'hui, elle nous revient avec un vaste ouvrage, Un monde sans enfance.

Cet ouvrage aborde bien des aspects, tels que l'importance de la qualité de l'accouchement pour l'attachement entre une mère et son enfant, le manque de disponibilité des parents pour leurs enfants, l'effet néfaste de la télévision et des jeux vidéo, le manque de discipline et les enfants rois, la résilience, le rôle des pères, l'hypersexualisation, l'estime de soi, l'importance de la nature et de l'imaginaire.

Le fil conducteur du livre repose sur l'urgence de prendre le temps de vivre un temps de qualité avec nos enfants, de revenir au bon sens en éducation et de protéger nos enfants de certains effets néfastes de la société.


À quels lecteurs vous adressez-vous ?

Au départ, mon intention était d'écrire pour mes étudiants. Chemin faisant, j'ai réalisé que le livre pouvait intéresser bien plus de gens. Il est destiné à tous ceux et celles qui ont envie de réfléchir sur l'enfance.


Vous écrivez que ce livre suscitera de la résistance et de la culpabilité chez certaines personnes. Qu'en est-il ?

En publiant ce livre, j'ai accepté de me faire juger. C'est un appel à la responsabilité, mais il est impossible d'empêcher certains lecteurs de se sentir coupables. Je suis convaincue que la majorité des parents et des éducateurs utiliseront mon livre pour mieux répondre aux besoins de leurs enfants. Je sais que les parents tentent de faire de leur mieux; ils donnent tellement à leurs enfants. Seulement, par ignorance, et non de manière intentionnelle, on agit parfois contre le bien de nos enfants.


Vous avez énormément à dire sur les conditions actuelles de l'accouchement...

Oui, les femmes oublient que c'est un processus naturel qui fonctionne généralement fort bien. On leur fait croire qu'il est préférable qu'elles s'en remettent au corps médical. Or, l'accouchement naturel est accompagné d'un cocktail d'hormones qui est essentiel pour la suite, notamment pour créer les conditions d'un bel attachement mère-enfant.


Il existe un malaise au niveau de la qualité d'attachement de nos enfants (sécurité intérieure). Comment en est-on arrivé là ?

L'attachement est un besoin mammifère qui découle d'abord d'une présence. On s'est éloigné des besoins fondamentaux des petits à cause d'un manque d'écoute de soi. Je pense que lorsqu'on a des enfants, on a deux choix, soit passer beaucoup de temps avec eux, et ainsi se refuser des sorties et des promotions, soit poursuivre notre rythme effréné en continuant de fréquenter les « 5 à 7 », mais ce sont les enfants qui risquent d'en souffrir lourdement.


Ne souhaitez-vous pas retourner à autrefois, lorsqu'il y avait une mère disponible au foyer ?

Absolument pas. Mais je considère que, trop vite, nous avons enlevé des choses fort bénéfiques aux petits enfants. Par exemple, on a pensé qu'on pouvait se passer de la nature, de l'attachement, des contes et des rituels familiaux. Or, comment remplacer l'ambiance d'un repas pris en famille ? On ne veut pas accepter notre dépendance saine à ces éléments-là. C'est très regrettable. Je pense qu'autrefois, malgré les frustrations maternelles (par exemple, absence de liberté économique, grossesses non désirées, etc.), il y avait plus de repères rassurants pour les jeunes enfants. Certes, les femmes avaient douze enfants et elles étaient peu disponibles, mais c'était toujours la même table, la même maison et la même couleur sur les murs.


Vous proposez, tout comme le pédiatre Gilles Julien, qu'il n'y ait pas d'enfants à la garderie avant l'âge de 12 mois ou 18 mois. Cherchez-vous à choquer le lecteur parent ?

Mon style peut paraître direct... Tout le monde sait que la garderie n'est pas un milieu approprié pour un poupon. Nos politiques d'État favorisent le placement précoce. Or, des réajustements s'imposent. La Suède l'a déjà fait. On se doit aussi de valoriser la présence parentale auprès des bébés si l'on veut que les mères et les pères prennent des congés. Aujourd'hui, beaucoup de femmes font, à leurs frais, la conciliation travail et famille, notamment par le biais du temps partiel et du statut de travailleuse autonome. Malheureusement, il y a toujours peu de budget pour les enfants dans nos sociétés.

Pour en revenir à nos milieux de garde, aux garderies, les enquêtes révèlent qu'elles sont de qualité moyenne. C'est grave ! Donner une ou deux années de sa vie pour ses petits, c'est peu sur toute une vie.


N'y a-t-il pas des mères qui ne sont pas faites pour s'épanouir à la maison ? Que dites-vous à ces femmes ?

Les femmes ne sont pas faites pour rester toutes seules à la maison avec leurs bébés. Il faut sortir de l'isolement pour partager. C'est dur d'être parent. J'ai créé un groupe de soutien pour les jeunes mères. Et c'était bouleversant de voir que, peu importe notre nationalité, notre âge ou notre statut social, nous avions toutes les mêmes préoccupations.


Beaucoup de parents sont confus et ont perdu confiance en leur capacité d'être parent . Pourquoi ?

Il faut le dire, être parent est la chose la plus difficile au monde. Ça vient chercher nos émotions les plus profondes. C'est ardu, car il faut accepter de ne pas être l'ami de notre enfant, risquer de ne pas être aimé de lui à certains moments, faire face à nos impatiences. Les parents actuels sont beaucoup dans la critique de leurs propres parents et il y a comme un retour de balancier. La discipline a été évacuée au profit de l'hyper permissivité.


Vous décrivez d'ailleurs un type d'enfant « intelligent, gâté, perturbé affectivement, exagérément narcissique, enclin à suivre ses propres lois, indifférent à l'autorité ».

Hélas, les parents trop permissifs, incapables de se positionner, construisent ce type d'enfant. Je trouve qu'il y a une confusion des rôles. C'est quoi, cette affaire de jouer avec son enfant ? Que les enfants jouent entre eux, ce qui laissera du temps aux parents pour faire ce qui leur revient vraiment, comme la discipline. Je dis toujours qu'on ne peut pas discipliner un enfant s'il n'est pas bien attaché et que l'enfant ne peut pas s'attacher s'il n'y a pas un risque de perdre l'autre. Les parents savent qu'ils devraient intervenir, créer des frustrations, mais c'est difficile, probablement parce qu'ils se sentent traumatisés par l'encadrement qu'ils ont reçu. Ils ne prennent plus le risque de « mal faire », comme leurs parents ont fait.


Vous utilisez cette expression « le devenir parent »…

C'est tellement un processus et, d'ailleurs, on peut ne jamais devenir parent. On ne devient pas parent tous au même moment. Pour certains, c'est dès la grossesse, pour d'autres, c'est bien après la naissance. À un moment donné, on entre pleinement dans notre rôle. Beaucoup de parents « flirtent » avec le rôle parental sans jamais entrer dedans.


Vous établissez un lien entre la sécurité intérieure et la sécurité extérieure.

Oui, on dirait que plus le parent manque de sécurité intérieure et de confiance en sa capacité à être un bon parent, plus il se focalise sur la sécurité extérieure des enfants. Oui, fumer à côté d'un enfant, ce n'est pas très bon, mais il y a tellement de choses bien plus graves pour lui, comme la moisissure dans les écoles, la malbouffe, les carences d'amour, la télévision et les jeux vidéo.


Donnez-nous plusieurs mots-clés que les parents devraient conserver à l'esprit.

Préserver l'imaginaire des enfants, les protéger contre trop de pollution, la télévision, les jeux vidéo, la sexualisation précoce, les mauvaises nouvelles – tout ce qui leur fait du tort. Les parents pourraient se faire davantage confiance et s'entourer de gens qui ont les mêmes valeurs éducatives qu'eux afin de ne pas avoir constamment à se justifier. Il est fondamental d'être soi-même, spontané et authentique, avec nos impatiences et nos imperfections. •

PAR ISABELLE CROUZET, PSYCHOLOGUE CLINICIENNE