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Le décalage
Le 25 février 2010 - 11:42
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Rédaction
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PAR GUY CORNEAU, psychanalyste jungien et auteur
Le monde ne s'arrête pas souvent de tourner. Il vient de le faire pour une quatrième fois dans ce siècle. La première fut l'attaque contre les tours du World Trade Center en septembre 2001. Puis vint le tsunami de 2004 dans l'océan Indien. Ensuite, ce fut la crise économique de 2008. Et maintenant, Haïti ! Le lendemain du séisme, j'écoutais la radio dans mon auto et il est arrivé quelque chose d'inattendu. On avait invité un universitaire et un économiste pour parler de la dette nationale. L'entrevue commença, mais à peine la table mise, on se rendit compte que c'était impossible. Discuter de la dette du Canada alors que la moitié d'un pays venait d'être dévasté en quelques secondes sous nos yeux relevait de l'indécence. On mesurait d'un seul coup le décalage entre les nantis que nous étions et ces démunis touchés à mort une nouvelle fois. Tous les jours qui suivirent eurent la même saveur. Le superficiel devenait loufoque. Nos petites misères n'avaient plus aucun sens.
Revenant de mission quelques jours plus tard, un journaliste commenta que le plus difficile était la fin de la journée. Après avoir témoigné abondamment du malheur, il allait prendre une bière et manger du poisson au restaurant avant de se retirer dans sa chambre pour prendre une douche chaude. « Le décalage fait mal, disait-il. En même temps, manger dans un restaurant fait tourner l'économie. Ça représente presque un geste d'espoir. Quel déchirement ! » Quel déchirement en effet. Qui d'entre nous n'a pas eu un haut-le-cœur en se comparant aux malheureux alors qu'il était réfugié dans le plaisir trouble d'être en sécurité devant sa télé et voulant pourtant aider de tout son cœur ?
J'ai entendu également un autre journaliste, en colère celui-là, complètement sorti de la neutralité caractéristique de son métier, faire le bilan d'un séjour de deux semaines à Port-au-Prince. Il s'indignait du fait que des ONG (organisations non gouvernementales) liées à différentes dénominations religieuses prêchaient aux enfants de la rue que les fautes et les péchés d'Haïti étaient responsables de ce qui arrivait au pays. C'est pitoyable en effet. Cela ressemble fort à ce que l'on disait aux homosexuels, aux premiers jours du sida, à savoir que leurs pratiques soi-disant contre nature offensaient le ciel et qu'ils étaient punis pour cela. Remarquez qu'il y a aussi ceux qui vont exactement dans le sens opposé : les Haïtiens sont des agneaux sacrificiels à l'image de Jésus. C'est en raison de leurs âmes pures et élevées qu'ils ont été appelés à jouer ce rôle qui vise le rapprochement de l'espèce humaine. Je ne crois pas que les âmes haïtiennes soient plus viles ou plus pures que les autres. Toutefois, à partir de mon expérience de thérapeute, je peux tout de même dire que j'ai vu plusieurs familles se réconcilier au chevet d'un homme mourant du sida. Plusieurs pères et plusieurs fils ont enfin pu se dire qu'ils s'aimaient. Mais faut-il attendre le désastre avant de se dire que l'on s'aime ?
Encore sous le choc moi aussi, je me demande réellement quoi penser d'un tel événement. Haïti n'avait certainement pas besoin d'un tel séisme, mais puisqu'il y a tous ces morts et tous ces gens à la rue, il est heureux de voir que cela sert la fraternité des êtres humains. En quelques heures, les querelles entre pays s'amenuisent et l'aide s'organise. Chacun donne selon ses moyens et participe à sa façon. Ce mouvement de compassion intense qui unit les êtres, ce fluide électrique de générosité qui rassemble les cœurs, me semble le plus précieux enseignement du cataclysme. Sur un plan extérieur, il nous permet de réaliser que ce décalage entre le Nord et le Sud, entre les biens nantis et ceux qui n'ont rien, n'a plus sa raison d'être. Intérieurement, cette catastrophe nous appelle à utiliser nos talents pour créer un nouveau monde. Elle nous appelle à y consacrer nos forces vives pour donner une chance au meilleur des êtres humains : leur humanité.
La solidarité se démontre à l'extérieur, mais elle commence au cœur de soi. Pourquoi ne pas faire de cette pause dans l'agitation superficielle une occasion de se demander si nos gestes et nos façons de penser contribuent à l'humanité nouvelle ou à la perpétuation de l'ancienne, pétrie d'injustice ? Le monde ne s'arrête pas souvent de tourner, mais il le fait à chaque fois que l'un d'entre nous, constatant qu'il va vers le désastre intérieur, commence son mouvement de transformation et d'ouverture à la fraternité humaine.


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